Catégorie: P’tit billet d’humeur

Vins couillus, vins girly

L’insupportable dichotomie !

Il y a longtemps — mais alors très longtemps — que ça m’énerve quand on parle de vins féminins… avec l’acception de « vins à femmes » ! Surtout quand c’est à moi — à moi Blandine, connue à la fois pour mon caractère de coche noire de Bigorre (dixit Patrick), mais aussi pour mon livre emblématique, « Testicules » ! — qu’on vient dire « ça va vous plaire, c’est un vin qui plaît beaucoup aux femmes ! » !
Bah voyons ! Dit comme ça, le vocable « femme » sous-entend un peu blonde, un peu niaise, un peu nunuche de service, un peu « je me nourris de salades et de yaourts » et je bois du vin quand ça ressemble à de la grenadine.
Comme s’il n’y avait qu’une seule sorte de femmes !
Et qu’une seule sorte d’hommes !
Comme si la gourmandise n’était autorisée chez les femmes que pour déguster des canapés (de préférence non beurrés) de saumon fumé, des macarons à l’heure du goûter ou, subrepticement, du chocolat planqué dans un tiroir de bureau.
Comme si c’était shocking, voire obscène, qu’une femme aime la tête de veau, les tripes à la mode de Caen, le cassoulet et la garbure !
Comme si une femme ne buvait que du champagne, du rosé et des vins moelleux entre deux bols de bouillon de légumes, deux tasses de thé vert et deux verres de jus de grenade antioxydants.
Comme s’il était évident que les hommes soient des viandards amateurs de saveurs fortes, de portions de rugbymen et de fromages qui puent.
Comme s’il était inconcevable qu’un homme n’aime pas la viande bleue, ni le gibier, ni les plats en sauce et qu’il reprenne deux fois du dessert.
Comme si les hommes n’aimaient que des vins titrant 14,5° avec des tanins qui confinent au brou de noix et n’étaient pas crédibles lorsqu’ils dégustent un rosé tendre et léger ou un verre de liquoreux plutôt qu’un verre de cognac.

Cognac © Greta Garbure

Cognac © Greta Garbure

Oui, il y a longtemps que ça m’énerve quand on parle de vins féminins et que je veux ruer dans les brancards !
Mais d’autres l’ont fait avant moi façon féministe : c’est légitime mais ça ne me correspond pas malgré ma gg (grande gueule)… des initiales qui vont bien à GG (Greta Garbure).
Pire, il y a celles qui réagissent avec complaisance et jouent le jeu :
Façon midinette : « bah oui mais j’aime pas le vin rouge et le vin blanc, ça me fait mal à la tête ! Et en plus, le vin ça fait grossir ! ».
Façon culpabilisée (quasiment confondue en excuses) : « oui mais le vin, j’y connais rien donc je bois les plus faciles, là où me dit de boire ! ».
Ou encore façon j’m’en-foutiste : « occupe-toi de ce qu’il y a dans ton verre et laisse-moi remplir le mien avec c’que j’veux ! ».

Oui, ce sexisme m’énerve et me donne envie de jurer… « comme un homme » !
Diantre ! Palsambleu ! Sacrebleu ! Nom d’un petit bonhomme ! Cornegidouille ! Crévindiou ! Foutrebleu ! Fouchtra ! Jarnibleu ! Moule à gaufre ! Par ma barbe ! Par Saint Couillebeau ! Sang-dieu ! Ventre Saint-Gris ! Par le glaive de Saint-Michel ! Mortecouille ! Par le gland du chêne pubère ! Arrière-faix de truie ladre !
Et bien sûr… Diou biban !
J’le fais bien, non ?

MAIS ATTENTION, ne nous trompons pas de combat.
Ce n’est pas le fait qu’on trouve de la féminité dans un vin qui me dérange, bien au contraire ! C’est le fait qu’on applique la théorie du genre et qu’à cause de mes ovaires, on me destine et même qu’on m’impose des vins au seul su de mon sexe. Or, personne ne peut être réduit à son sexe, à part peut-être Rocco Siffredi ! Et encore, dans ce cas, le terme « réduit » n’est pas le plus appropprié.
Certes, je veux bien que certaines traditions sexistes aient la vie dure et qu’au rayon layette, le rose soit la couleur dédiée aux bébés filles et le bleu celle dévolue aux bébés garçons. Encore que…
Mais dans le milieu du vin… non !

Et ce ne sont pas juste deux ou trois vieux machos qui me font réagir et me mettent ainsi en colère. C’est tout le monde du vin, à tous les niveaux ! Attention, je ne dis pas que c’est tout le monde, je dis que c’est partout !
Dans ma boîte mail quand je l’ouvre le matin et que des communiqués de presse racoleurs et dégoulinants de clins d’œil à ma féminité tentent de m’appâter avec une plume trempée dans de l’eau de rose et des arguments d’une mièvrerie confondante, aussi chamallows que : « un vin « féminin », « sexy », avec « une jolie robe rose » — ah ! le rose ! —, « un teint nacré », « un goût de bonbon qui plaît aux filles » voire aux petites filles : « c’est bon comme des fraises Tagada® » !

Fraises Tagada © Greta Garbure

Fraises Tagada © Greta Garbure

Chez certains cavistes — j’ai dit certains — qui vont d’emblée conseiller à une femme (surtout s’ils la sentent peu sûre d’elle et hésitante) un vin plus soft qu’à un homme, plus glamour… avec le vocabulaire adéquat : « ça devrait vous plaire », « c’est un vin très féminin », « il plaît beaucoup aux femmes », « il ne vous fera pas mal à la tête », sans avoir peur de détourner le sens bachique de certains qualificatifs comme : rond, sensuel, soyeux, fin, élégant, charmeur, pulpeux, l’œil parfois chargé de sous-entendus.

Rosés © Greta Garbure

Rosés © Greta Garbure

Dans certains restaurants où le sommelier propose d’emblée à l’homme de goûter le vin… ce que je peux à la rigueur comprendre, pour beaucoup l’homme étant encore censé inviter la femme dans une société où l’égalité entre hommes et femmes n’est pas complètement rentrée dans les mœurs. Là où ça commence à m’énerver, c’est quand on précise que c’est Madame qui goûte et que le sommelier ne peut s’empêcher d’en verser AUSSI dans le verre de Monsieur en disant d’un petit air narquois : « bah comme ça, Monsieur goûtera aussi » !
Dans certaine dégustations professionnelles où, même avec un badge, si jamais j’y vais « en duo » accompagnée d’un confrère, on verse 2 à 3 cm dans le verre de mon acolyte et à peine 1 dans le mien !
J’ai dit ça un jour à Patrick qui m’a presque traitée de paranoïaque. Mais peu après notre conversation, lors de deux dégustations, l’une à l’Intercontinental Scribe et l’autre sur une péniche, je lui ai fait constaté de visu ! Je ne dis pas que c’est systématique, mais fréquent !
Pire encore, même certains vignerons ne peuvent s’empêcher d’afficher ce manichéisme affligeant et même quelquefois méprisant. Je me souviens d’un voyage de presse « sur le terrain » il y a une dizaine d’années, en Charente, où j’ai eu le malheur de râler lorsque le monsieur a commencé son couplet sur les vins féminins (comprenez pour les femmes !) et où il m’a répondu : « Madame, le vin, c’est une affaire d’hommes. Il n’y a pas si longtemps, les femmes n’avaient pas le droit de rentrer dans les chais quand elles avaient leurs règles » ! Boum, prends-toi ça dans les gencives !
Un autre vigneron croisé sur un salon à qui j’avais laissé ma carte de visite personnelle m’envoie désormais régulièrement sa doc au nom de « Monsieur et Madame Blandine Vié » ! Etc. etc.

Toujours est-il qu’à force de m’entendre rabâcher que parce que je suis une femme, je devrais aller vers des vins qui ne sont pas les mêmes que les vins pour les hommes — vinifiés exprès pour moi ? — j’en ai marre ! Et je me pose la question : « c’est quoi un vin qui plaît aux femmes » ?
Parce qu’avec les sous-titres, on peut se demander ce qu’est une femme dans la tête des hommes qui usent de cet argument ?
Et plus douteux encore, quel est donc le regard sur elles-mêmes de ces femmes qui jouent le jeu du vin pour midinettes écervelées, voire décervelées ?

C’est un fait : je suis une femme. Normale ! Qui se situe dans la moyenne ! Ni hyper-féminine, ni féministe à tout crin sauf pour l’égalité des droits sociaux et des salaires.

Je suis une femme et malgré tout je revendique :
– d’aimer les andouillettes avec un bon coup de rouge, choisi plutôt du côté de la Bourgogne : il n’en manque pas !
– d’aimer les produits tripiers et d’apprécier pour accompagner les abats blancs (ris de veau) un blanc corpulent (plutôt que capiteux) du sud de la Bourgogne (meursault) ou du nord de la vallée du Rhône (Hermitage), un Saint-Joseph puissant sur une tête de veau ou un rouge méridional (Côtes du Roussillon) sur les abats rouges (rognons) !
– d’aimer le gibier accompagné d’un vin dit « vin de chasse », un rouge robuste aux arômes tertiaires évocateurs !
– de boire un verre de rouge dans l’après-midi plutôt qu’un verre de chardonnay passe-partout !
– d’aimer les plats roboratifs de la cuisine du Sud-Ouest (garbure, cassoulet) et d’aimer boire des vins puissants. Aussi !
Ce ne sont évidemment que quelques exemples parmi beaucoup d’autres.

En revanche, bien qu’étant une femme, je ne cours pas après les moelleux ! Enfin, je veux parler des moelleux mous du genou.
Et pour ceux qui douteraient encore que je sois une femme, j’aimerais ajouter : j’adore le champagne ! À toute heure du jour… ou de la nuit !

Champagne et fanfreluches © Greta Garbure

Champagne et fanfreluches © Greta Garbure

Pour bien me faire comprendre, je vais en remettre une couche : ce n’est pas qu’on trouve des qualités masculines ou féminines dans un vin qui me dérange — bien au contraire — mais le fait qu’il y ait maintenant une théorie du genre pour le vin !

Nous y reviendrons mercredi avec billet de Patrick sur le sujet — nous avons écrit chacun le nôtre sans nous être concertés — et vendredi avec une discussion à trois voix ! Surprise, suprise…!

© Blandine Vié

Faut pas « genrer » !

1% des femmes sait quelque chose sur le vin. Elles rejoignent les 2% des hommes qui ont pourtant largement bénéficié d’une image valorisée face à l’alcool, l’apéro, le pinard. Il y a très peu de temps, deux femmes accoudées à un bar ne pouvaient être que légères pu mal mariées.
Maintenant, elles y boivent un verre en toute indépendance, sans être ennuyées. Il s’agit souvent d’un verre de tariquet mais ce n’est pas un vrai drame : ça s’appelle une initiation, le début d’une égalité de traitement et de commentaires. Toujours plus convivial qu’une grenadine ou un tilleul-menthe.

Je suis frappée par l’indignation manifestée par certaines à chaque fois qu’une initiative favorise une distinction dans les comportements des hommes et des femmes. Faut pas « genrer » ! On n’aurait plus le droit de parler de vins féminins (chambolle-musigny) ni de vin masculin (cornas) sous le prétexte que des femmes aimes le cornas et des hommes le chambolle (surtout « les amoureuses » !).

Je ne conteste pas la capacité de certaines jeunes filles à sentir le dessous de bras de cantonnier négligent ni à ces derniers d’embaumer le patchouli, mais pourquoi pas ! « Il y a des patrons de gauche ! » « Il y a aussi des poissons volants qui ne constituent pas la majorité du genre ! » envoyait Jean Gabin dans « Le Président ». Que des clubs de mecs fumeurs peinent à tolérer des femmes qui suçotent des niñas, ça peut sembler normal, que des clubs féminins de dégustation sont en général constitués de débutantes. Voilà des constantes qui ne devraient choquer personne. Eh bien si, parce que moi, Messieurs-Dames, je suis une femme et cependant e connais très bien le vin et j’aime aussi les gros modules, les belles, les belles vitoles ! Et je dis des mots plus gros que moi car je suis capable d’être ET grossière ET vulgaire ! Comme peut l’être un mec. Quelle dérisoire victoire, quel triomphe pathétique. N’en ayez ni regret ni complexe Mesdames même si pour certaines…

N’est pas Flaubert qui veut, alors on le remplace par le style Bigard : y a plus de concurrence, mais la liberté d’expression est sacrée, n’est-ce pas ? Elle permet de dire n’importe quoi, n’importe comment, on est libre, non ? Toutes les opinions de valent après tout.

La parité, imposée par la loi a été le passage obligé pour aller d’une société archi-dominée par les hommes à un début de démocratie partagée. « Ce n’est qu’un début, continuons le combat. » Mais pas pour s’amputer d’une ou deux gonades ni s’infibuler pour faire plaisir à une « nouvelle race » d’intégristes. Ce progrès serait en fait un recul tragique. On quitterait une complémentarité certes bancale, très incomplète, pour gagner un sectarisme pas même voilé, réglementé et surveillé du haut de miradors individuels de type facebookien. »

Patrick de Mari

La vie « normale » reprend ses droits !

Spaghetti à la carbonara © Greta Garbure

Depuis trois semaines, nous n’avons plus rien publié car la France entière a été obnubilée par les élections présidentielles et a sombré dans un délire verbal souvent effondrant et peu supportable. À cet égard, les réseaux sociaux ont été de tristes vecteurs.

En ce qui nous concerne, nous n’avons pas souhaité que nos articles souffrent de cette confiscation d’attention et que les sujets que nous aurions pu traiter pendant cette période — à savoir de jolis produits, de belles adresses,  d’épatantes recettes, de bons vins, des livres intéressants et surtout des hommes et des femmes qui en sont à l’origine — en pâtissent car ils méritent toute votre assiduité de lecteurs. Or elle a été monopolisée sur d’autres fronts depuis avril, ce qui est d’ailleurs bien compréhensible.

Mais comme il s’est tout de même passé — aussi… et heureusement ! — de bien jolies choses pendant cet entre-temps, nous allons reprendre le cours de nos publications dès cette semaine. Alors, soyez-nous plus que jamais fidèles !

Blandine Vié

Se gaufrer si près du but…

Évidemment il est tentant de faire semblant de s’étonner d’un panneau aussi peu avertisseur.
Mais ce n’est quand même pas la première fois qu’une perspective enchantée est gâchée par des impondérables, des coups du sort. Certains paranoïaques très atteints voient parfois dans des péripéties de leur quotidien sans surprise la marque hideuse de l’Organisation, vous savez, celle avec un O majuscule, supranationale, limite paranormale, pour tout dire celle qui nous évite d’admettre notre propre responsabilité…
Parce qu’évidemment, ce qui nous étonne nous dérange ! On a une tendance naturelle à tordre le nez quand nos pronostics de quiétude sont déjoués ou que nos certitudes se trouvent contrariées.

Route barrée © Greta Garbure

Route barrée © Greta Garbure

Alors, on peut imaginer la frustration ressentie par des politiciens arrivés en bout de ligne droite, ayant dépassé la flamme rouge du dernier kilomètre, et auxquels des mal-intentionnés mettent des bâtons dans les roues (si, si, si, ça existe !). Trébucher voire se gaufrer si près du but, c’est cruel ! Au moins autant que dans les secteurs d’activité qui nous intéressent ici. Tu as bien mis tout ce qu’il fallait dans ton vin : douelles, dominos, staves, copeaux ou même sciure et puis des scribouillards, nuisibles par définition, lui trouvent un boisé légèrement excessif… Non mais oh, de quoi j’me mêle ? Des chefs trustant la première place d’un classement mondial (créé et pas très subtilement sponsorisé par l’industrie agro-alimentaire) qui tous envoient, un jour ou l’autre, leurs clients à l’hôpital, quel dommage ! Si près de la consécration (merci la cuisine moléculaire et ses apprentis sorciers toujours en liberté…).
Un autre cuisinier méritant et honnête espère une étoile supplémentaire qui récompenserait le travail et l’intelligence de toute une brigade. Aussi quand, avant tout le monde, un blogueur-caméraman irresponsable lui affirme que, de source sûre, c’est dans la poche mais qu’en fait il n’en sera rien, l’archange Gabriel de la haute gastronomie française n’étant qu’un muezzin de pacotille, un canard déchaîné qui cancane sans savoir, quitte à provoquer d’atroces désillusions.
Vignerons, vous avez prodigué tous les soins possibles à votre vigne : après la taille, vous l’avez vue débourrer, les fleurs éclore, les grappes se former, les grains mûrir, la somme de tous vos efforts se concrétiser grâce à un cycle végétatif parfait dans un environnement idéal. C’est le millésime qui va pérenniser votre exploitation et vous permettre de dormir enfin plus sereinement. Et puis, juste avant les vendanges, un orage dévastateur, un couloir de grêle…

Coupables ou innocents, plus dure est la chute quand on croit atteindre le sommet, quand on pense tenir en main le Graal tant recherché, gagner une élection imperdable.

Aujourd’hui, je préfère quand même avoir une pensée pour les innocents.

Patrick de Mari

Blandine & Patrick font leur coming out

Notre métier… c’est vraiment galère !

Complainte satirique

Encore du caviar ! © Greta Garbure

Encore du caviar ! © Greta Garbure

Alors voilà ! On se lance, Patrick ?
Ce qu’on voulait vous dire — et vous n’allez pas en croire vos oreilles — c’est qu’on n’en peut plus !
Non, on n’en peut plus !

Parce que figurez-vous que Patrick et moi, on vit un vrai calvaire !
Rendez-vous compte :

ON N’AIME NI MANGER NI BOIRE
alors que notre métier nous oblige à ne faire que ça !

Si, si, on vous l’assure : être chroniqueur gastronomique, ce n’est vraiment pas une sinécure !

Combien de fois nous a t’on dit, à l’un ou à l’autre : « Quelle chance, tu as ! »
Combien de fois nous a t’on demandé : « Tu m’emmènes ? », « J’peux pas venir avec toi ? », « Y aurait pas une petite place pour moi ? ».
Des centaines de fois, je crois bien.

Mais après des années de pratique, on peut bien vous le dire, à vous tous qui nous enviez :

CE MÉTIER EST UN VRAI CALVAIRE !

Vous voulez qu’on vous raconte ?

Imaginez des rendez-vous qui s’enchaînent toute la journée et où vous devez impérativement vous rendre pour manger et pour boire ! De tout, sans discernement !

Et ça commence dès le matin !

D’abord avec l’angoisse de monter sur la balance parce que la dégustation de chocolats de la veille a été suivie par un déjeuner « produits tripiers » (verrine de boudin, tête de veau ravigote, daube de joues de bœuf), puis par un goûter « produits nouveaux de la rentrée » dans un lieu éphémère, puis par un cocktail « champagnes de vignerons ».

Après l’épreuve de la balance, suit celle du coup d’œil à l’agenda du jour.
Alors, ça commence à 9 h 30 par une dégustation de macarons (15 parfums différents tout de même) chez un pâtissier en vogue. Moi qui n’aime pas le sucré, je sens que ça va me plaire !

— Bon Patrick, je crois, qu’après il y a un déjeuner en suivi-enchaîné à 12 h 30. C’est quoi, déjà ?

— Un repas-découverte « tout caviar », de l’amuse-bouche au dessert !

— Stop ! Ils nous prennent vraiment pour des cobayes de laboratoire. Bon, où ça se passe ?

— Je crois que c’est chez un « trois-macarons » parisien !

— Ah non ! Me parle plus de macarons ! Je vais finir par gerber !
Bon, c’est lequel ?

— Le V !

— Encore ! Mais c’est la troisième fois en deux mois ! Et quand c’est pas lui, c’est Passard ! Ou Savoy ! Ou Alléno ! Quand même, les attaché(e)s de presse ne pourraient pas avoir un peu de compassion pour nous ?
On va avoir le temps de bosser après, au moins ?

— Pas sûr, moi j’ai une dégustation de vins doux naturels à 16 h…
Et à ce que je vois, toi tu as un atelier-cuisine autour du foie gras !

— J’ai quand même pas répondu oui ?

— T’es sûre ?

— Absolument ! Tu sais je ne réponds positivement qu’à une invitation sur une bonne vingtaine ! Ils se rendent pas compte ! Si on les écoutait, on aurait trois déjeuners, deux dîners et un after tous les jours ! Sans oublier les p’tits déjeuners-conférences, les goûters en agences, les apéros ludiques et tous ces attrape-kilos. Je te jure, JE N’EN PEUX PLUS ! Même le week-end maintenant y a de l’événementiel, du show off, des brunchs ! Tu vas voir, bientôt va y avoir des « soupers de presse» ! Savent plus quoi inventer pour nous rendre la vie insupportable ! Parce que là, moi, je frise le burn out !

— T’oublie les soirées pince-fesses !

— Ah oui ! Les soirées bière, les soirées whisky, les soirées champagne, les soirées pastis, les soirées vodkas. Et en plus si on n’y va pas, on passe pour des « pot-au-feu » ! Mais ils croient qu’on les écrit quand nos articles ? Ah, décidément, le milieu parisien de la food est impitoyable !

— Bah tu crois que c’est mieux au Pays basque ? Et les tapas, nocturnes, diurnes et de toutes les heures, françaises et espagnoles ! Jamais de répit ! On mange tout le temps : tapas, pintxos, raciones, cazuelitas, platillos, tortillas, boquerones, pescados y mariscos, jamones, chorizos y cecina de buey… Après ça, pour avoir une chance de digérer… Suerte maestro !

— M’en parle pas ! Mon pharmacien commence à me regarder de travers. Je lui achète mon oxyboldine par lots de 4 boîtes. La dernière fois, il m’a demandé si j’étais sûre de pas avoir un ulcère à l’estomac ! Il comprend pas pourquoi j’en achète autant. J’ai beau lui dire : une dans l’armoire à pharmacie, une dans la trousse de toilette de la valise parce que je voyage beaucoup, une dans le sac à main au cas où, il trouve ça louche et me soupçonne de me shooter avec ou d’en faire le trafic ! Va falloir que je me fournisse ailleurs !

— Pareil pour mon citrate de bétaïne ! Déjà que depuis mon infarctus, je vais à la pharmacie avec un caddy…! Entre le cholestérol, le diabète et la goutte, mon toubib se demande ce qui va frapper en premier ! C’est tout juste s’il prend pas des paris ! On devrait toucher des primes, comme pour tous les métiers à risques !

— T’as raison ! C’est quand même dingue d’être o-bli-gés de manger quand on n’aime pas ça ! Être obligés de déguster une douzaine de bûches en plein été indien par exemple ! Si seulement j’étais anorexique !

— Qu’est-ce qu’ils croient qu’on fait dans ces cas-là ? Et ben on se force ! On se remplit jusqu’à la luette : on pourrait remuer avec le doigt !

— Je sens que ça va mal finir, on est des êtres humains quand même !

— Et ça, c’est sans compter les dégustations stakhanovistes de beaux vins, petits et grands… Moi, c’est bien simple, le vin je n’ai jamais aimé ça ! D’abord ils se ressemblent tous, y a que la couleur qui change ! Et puis ça pique ! La gorge, le nez, tout ! Alors maintenant, j’ai compris : je crache. Même au restaurant, je crache ! Dans un seau, dans ma serviette, je crache !

— Et les Salons ! T’oublies les Salons ! De vrais marathons ! Entre le SIRHA à Lyon, le Salon International de l’Agriculture, le SIAL, le Salon Saveurs, les Gastronomades d’Angoulême, les Primeurs de Bordeaux, Vinexpo, Millésime Bio, et j’en passe au moins un par semaine aux quatre coins de la France, autant vivre dans une caravane !

— Et les voyages pour tester les hôtels ? 4 étoiles, 5 étoiles, v’là-t-y pas qu’ils nous ont dégotté une catégorie « Palace » maintenant. Mais qu’allons-nous devenir ? Cette inflation de luxe, c’en est presque gênant…! L’imagination n’a pas de limites pour ceux qui nous envoient de plus en plus loin dans les contrées les plus hostiles, alors que, comme le chantait Maurice Chevalier : « Bali sera toujours Bali ! » Zut enfin ! Y a pas que les eaux turquoises et les sites enchanteurs dans la vie quand même !

— Bah, j’suis bien d’accord avec toi ! Mais sans même aller aussi loin, les déjeuners de presse en province, c’est d’un snob ! Tu sais quand on te téléphone pour te demander si t’es libre à telle date ? Et que tu réponds : « Attendez, je consulte mon agenda ! Ah bah non, désolée ! Ce jour-là je déjeune à Lyon (ou à Nantes, ou à Marseille, ou à Dijon !). Et là, ton interlocuteur se sent obligé de commenter : « Ah ! vous êtes en voyage ? ». Et toi de répondre : « Non, non, j’y vais juste pour déjeuner ! ». Et l’autre pense que : soit tu te fous de sa gueule, soit tu te la pètes ! Remarque, ces voyages ils ont du bon ! Au moins tu peux bosser pendant le trajet en train !

— Ou dormir !

— Et attends, c’est pas tout : quand tu rentres à la maison après une journée harassante où t’as été gavé comme une oie, faut encore que tu récupères tous les produits à tester que des coursiers ont laissé chez ta gardienne. Et y a pas que du bon si tu vois ce que j’ veux dire !
COMMENT FAUT LEUR DIRE QU’ON N’AIME NI MANGER NI BOIRE NI VOYAGER ?

Quand on pense qu’il y en a qui croient qu’on s’amuse !

Blandine & Patrick